Fin de règne, fin de la démocratie ?

Article publié le 16/12/2018

On entend ou on lit, depuis quelques jours , des propos sur les évènements actuels qui dépassent la colère froide, l’énervement primaire ou la pure provocation. L’expression de personnes qui ces jours-ci, et à l’évidence après réflexion, considèrent que si elles étaient jusqu’à présent relativement modérées, c’était par erreur, ou par aveuglement. On sent la conviction, pour un grand nombre, d’être parvenu à un tournant politique, et donc social, possiblement décisif. Or, depuis le début du mouvement des gilets jaunes, que s’est-il passé, concrètement, qui pourrait expliquer cette adhésion récente et semble-t-il, réfléchie ? Pas grand chose en vérité. Des réponses trop tardives, et jugées non satisfaisantes du gouvernement, et de la violence, surtout de la violence.

Je ne crois pas, à ce stade, à l’effet sur l’opinion de mesures de réduction de telle ou telle taxe ou impôt. Le sentiment de non prise en compte par les gouvernants se creuse depuis des décennies. Ça explose aujourd’hui à la figure de Macron alors qu’il n’est pas, me semble-t-il, le principal coupable.

On voit bien qu’il n’est pas possible actuellement de convaincre avec des théories de macroéconomie alors que c’est cela qui nous gouverne en réalité. On peut le déplorer, mais c’est factuel.

L’ISF ?J’adhère aux thèses selon lesquelles la fuite des capitaux que provoque cet impôt – tous les riches ne sont pas d’un altruisme débordant – capitaux du coup non investis ou non consommés sur place, cette fuite est d’un coût beaucoup plus élevé en terme de recettes pour l’Etat que ce que rapporte l’impôt, et est destructrice d’emplois. 

Pour autant, je suis tout à fait d’accord avec ceux qui réclament une véritable évaluation de son impact qui, à ma connaissance, n’a jamais été faite, et je serais évidemment favorable à son rétablissement si cette évaluation n’était pas probante.

Les retraites ? Il faut bien sûr réévaluer les plus modestes. Mais l’évolution démographique est une contrainte incontournable. Que ceux qui sont attachés à la retraite par répartition, et savent un peu compter, ne perdent pas cela de vue.

La dette ? Depuis 40 ans, aucun budget de l’Etat n’a atteint l’équilibre. Aujourd’hui sur 100 euros de recettes fiscales, 6 servent à payer la charge de notre dette. Continuer ainsi obligera un jour l’Etat à faire payer de très lourds impôts à nos enfants ou petits-enfants afin d’honorer ses engagements. Ceux qui réclament cette semaine de dépasser les 3% de déficit sont au mieux égoïstes, au pire inconscients.

Notre système de santé nous permet de bénéficier du plus bas taux d’Europe de « reste à charge » : 9,8% de nos dépenses, contre 12,4% pour l’Allemage, et par exemple, 15,2% pour la Suède, 27,8% au Portugal ou 44% pour la Bulgarie (moyenne européenne 18,2%) et les dernières décisions (soins dentaires, prothèses auditives et optiques) vont encore améliorer ce résultat.

En France, l’école est gratuite.

Une bonne partie de la Culture est subventionnée.

L’environnement ? Nous savons tous que la côte d’alerte est probablement dépassée mais nous continuons à espérer que les voisins agissent. Les conséquences du réchauffement climatique seront lourdes (faune, flore, transferts de population en provenance de pays où il n’y aura plus ni eau ni nourriture, etc, etc …) J’ai vu récemment un titre de chronique très évocateur : « 2 degrés avant la fin du monde. » Aujourd’hui nous parlons de pouvoir d’achat, et j’entends que l’écologie passe après. L’indispensable, vitale même,  transition écologique, va coûter cher. Il faudra la financer. Par des taxes. Si elles ne s’appliquent pas sur les carburants, elles s’appliqueront sur autre chose, mais il faudra payer, avant la fin du monde …

A nouveau, il ne s’agit pas là d’insister sur la nécessaire prise en compte des contraintes et notamment la première d’entre elles : la richesse d’un État est fabriquée par les entreprises, et personne d’autre. Le SMIC peut progresser, certes, dans certaines entreprises, mais l’imposer à toutes serait hélas destructeur d’emplois. 

Je sais que c’est peut-être compris, mais pas admis. 

Je n’oublie pas non plus les « économistes » d’extrême gauche très médiatiques (Thomas Porcher, par exemple, ou Frédéric Lordon, qui émarge au CNRS et enseigne à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, soutien à l’époque du mouvement Nuit debout, que j’ai entendu arranguer la foule jeudi soir : « le pouvoir est en état de fragilité, il faut lui rentrer dedans » Ça laisse rêveur …) qui distillent des théories contraires, qui ne s’inscrivent dans aucun contexte international, et dont l’application serait catastrophique.

La violence ?  D’un niveau rarement atteint, et évidemment pas acceptable du point de vue de toute personne dotée d’un minimum de sens des responsabilités, oserais-je ajouter d’intelligence, si l’on accepte le principe selon lequel la violence n’est rien d’autre qu’une marque de faiblesse.

Il y a des symboles, parfois très négatifs. L’image de ces lycéens à genoux, les mains sur la nuque est choquante. A juste titre. Il s’agissait pour la police de mettre fin à trois jours de violence des jeunes, trois jours de caillassage et de cocktails Molotov contre les forces de l’ordre, trois jours de voitures et poubelles brûlées, et même de villas environnantes attaquées et pillées. Il fallait que ça cesse. 

C’est l’humiliation infligée à la fin qui est choquante. Un séjour en garde à vue et des sanctions judiciaires et scolaires auraient constitué, me semble-t-il, une réponse proportionnée aux fautes.

Il y a les gilets jaunes, revendicatifs, honnêtes, et les casseurs, me dit-on. Je crois, malheureusement qu’il y a également des gilets jaunes revendicatifs et violents. Je crois aussi que la désignation de leurs porte-paroles pose problème. Ici il dit souhaiter la prise du pouvoir par un général d’armée, là il veut « marcher sur l’Elysée », ailleurs on exige la démission du Président de la République, la dissolution du Sénat, ou plus modestement on déclenche les blocages des grandes surfaces et des centres commerciaux … 

On me dit que ce mouvement est comparable à celui de mai 68 ! Mais pas du tout ! Mai 68 a commencé par un mouvement étudiant, puis lycéen, suivi de grèves très massives. Des millions de personnes avaient cessé le travail et manifestaient, contre la politique du Général de Gaulle. C’était un mouvement impulsé par des intellectuels auquel ont très rapidement adhéré les syndicats et les partis politiques d’opposition. L’Etat avait des interlocuteurs face à lui, représentatifs de l’opinion. Les négociations ont été longues. La violence était présente dans des proportions comparables à celles d’aujourd’hui, avec plusieurs morts. Pour avoir été lycéen à cette époque là, et j’en ai un souvenir assez précis, car comme l’a dit avant moi Jean d’Ormesson, avant d’être un vieux con, j’ai été un jeune con, j’ai en effet jeté quelques cailloux en direction de quelques képis et quelques années plus tard bataillé avec des étudiants de la fac de droit qui semblaient un peu trop nostalgiques de Pétain à mon goût. Mon souvenir est surtout que l’on peut tous, à un moment ou à un autre, être confrontés à ce sentiment que le dialogue est impossible, et que pour faire triompher ses idées, il ne reste plus que la violence. 

Et donc, enfin, la Démocratie 

Je crois que la véritable raison de l’explosion sociale à laquelle nous assistons est liée à un déficit chronique de démocratie depuis des décennies, et pas seulement depuis mai 2017. A cette conviction que, que l’on vote ou pas, on ne compte pas. Que l’on est tenu pour quantité négligeable, voire même variable d’ajustement, bref que l’on est méprisé. Pour ne pas connaître personnellement Emmanuel Macron, je ne sais pas s’il  méprise les classes populaires. Ce que je crois, en revanche, c’est que trop souvent son « parler cash » a pu être jugé méprisant. Pour se payer un costume, il faut de l’argent. Pour avoir de l’argent, il faut bosser. C’est limpide, mais ça peut s’expliquer calmement, sans humilier personne. Signifier aussi à un chômeur que pour trouver un job, il faut se bouger, c’est une lapalissade ! Mais lui asséner qu’il lui suffit de traverser la rue pour en trouver est idiot, et d’un impact catastrophique. Le mépris est un peu comme la température : réel et ressenti sont souvent différents. Ces réparties fracassantes du Président de la République sont une illustration un peu facile, j’en conviens, du manque de respect envers les classes populaires ou moyennes. On peut avoir raison sur le fond et tord dans la forme. 

Peut-être faire amende honorable serait-il plus productif qu’annuler une hausse de taxes.

La démocratie passe bien sûr par le respect, mais aussi par la possibilité pour tous les citoyens de s’exprimer plus régulièrement que par les élections, sur des projets du gouvernement. Une des rares propositions de Jean-Luc Mélenchon que j’approuvais lors de la campagne des présidentielles, était de recourir plus régulièrement au référendum. Donner plus souvent la parole aux citoyens ne peut que renforcer le sentiment de peser un peu sur les orientations, et de légitimer les décisions prises. 

« La démocratie est le pire des régimes politiques… si on fait abstraction de tous les autres. » disait Winston Churchill. N’oublions pas que partout ou le chaos anarchique a bousculé les nations, les régimes totalitaires ont pris le pouvoir. Un récent sondage Elabe montrait que 42% des gilets jaunes avaient voté pour Marine le Pen en mai 2017.

Il me semble que nous devrions tous nous demander ce que donneraient des élections présidentielles anticipés. Macron démission ? Pourquoi pas. Mais qui, aujourd’hui, à l’Elysée ? 

Ceux qui croient que le Rassemblement National est porteur d’un projet démocratique se trompent lourdement. Ceux qui croient que les partis d’extrême droite (ou gauche, d’ailleurs), une fois au pouvoir, le rendent facilement, sont de doux rêveurs.

Les dirigeants doivent adopter d’urgence un mode de fonctionnement politique davantage tourné vers le peuple, impliquant régulièrement celui-ci. Et le peuple doit saisir le seul moyen démocratique à sa disposition : le vote.

Et entre deux votes, parlons nous. Avant qu’il ne soit trop tard.  

MT

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