Le bonheurisme, ou la recherche suicidaire du bonheur.

Qui se souvient du slogan de cette campagne publicitaire du Club Med : « le bonheur, si je veux » ? C’était en 1992, et à l’époque, le bonheur était donc une option. Nous avions la possibilité de choisir, ou pas, d’être heureux, sans que ce soit une obligation.

Aujourd’hui tout a changé : les propositions de bonheur nous arrivent tous les jours, comme des injonctions. Le bonheur serait devenu un droit, un devoir même. Nous n’aurions plus d’excuses à ne pas être heureux, puisque les marchands de bonheur sont légions : psychologues défroqués, professionnels autoproclamés du développement personnel, de la métaphysique de hall de gare, de la spiritualité de comptoir, des abusivement qualifiées de médecines alternatives ou même de l’éveil (!) 

Nous avons l’embarras du choix parmi les « techniques », les prix et les degrés d’exotisme.

J’ai entendu, il n’y a pas si longtemps dans l’émission Passion Classique (Radio Classique) Luc Ferry qualifier ce commerce de « grande carabistouille », et d’ajouter que « ni la méditation, ni les exercices spirituels ne font atteindre le bonheur, sachant que nos joies dépendent du hasard, du recul que l’on est capable d’avoir par rapport au réel, et de l’état des gens que nous aimons. »

Alors, ces promesses de bonheur, que nous garantissent-elles ? 

La réussite professionnelle, donc, tout de même, un minimum d’argent, de confort. La réussite personnelle, la science de l’optimisme, même s’il doit être béat, la performance de l’esprit et du corps, la qualité des relations avec l’entourage, familial ou non, parce qu’aimable donc aimé.

Satisfait ou remboursé.

Finalement, à force de paraître heureux, le devient-on ?

Les vrais spécialistes de l’état psychologique des êtres humains, les psychologues (non défroqués) et autres psychanalystes assurent que non. Ils nous disent même que la plupart des gens, pour évaluer leur niveau de bonheur, raisonnent hélas en terme de réussite ou d’échec : « je ne réussis pasje ne suis pasheureuxje ne suis rien » (Muriel Flis-Trèves, dans son livre « Recherche bonheur déses­pérément ») devient la complainte du névrosé contemporain.

En réalité, être heureux commence par l’abandon du désir de l’être. Par l’ancrage de nos espoirs dansla réalité, et par notre capacité à juger nos actes, notre comportement, à leur propre valeur, bonne ou mauvaise, valorisante ou au contraire décevante, mais juste. Il n’est donc pas raisonnable de vouloir être en permanence heureux, nos agissements ne pouvant tous nous satisfaire pleinement, voire dans certains cas, nous déplaire absolument.

Il convient en effet, et surtout, de s’efforcer de rester lucide envers soi-même.

Le philosophe Vincent Cespedes, dans son livre « Magique étude bonheur » (titre inspiré d’un poème de Rimbaud : Ô saisonsô châteaux, ./. Quelle âme est sans défaut ? ./. J’ai fait la magique étude ./. Du Bonheurqu’aucun n’élude.) Cespedes, donc, insiste sur le mot « rendre », et sur le « rendre heureux », sur notre capacité d’émerveillement, notre aptitude à avoir un regard bienveillant sur le monde, les êtres et soi-même. Pour vivre en vérité, pour vivre heureux, par intermittence.

Il poursuit ainsi : «Le vrai bonheur ne se conjugue ni avec le verbe avoir (bonheur des bonheuristes, qui sauvent les apparences pour mieux se défiler), ni avec le verbe être (bonheur des spontanéistes, victimes de leurs propres inconstances et de la société-carcan). Le vrai bonheur se conjugue avec le verbe rendre. Rendre heureux : rendre le charme donné, rendre l’âme et renaître altéré, accueillir les autres en soi et plonger dans des hospitalités de liesses et de réconforts. Le bonheur est un rendez-vous. »

Ancrage dans la réalitéluciditébienveillance, et sans doute acceptation d’épisodes de tristesse, ou de mélancolie, que Victor Hugo qualifiait de bonheur d’être triste.

Et rester loin, très loin des marchands évoqués plus haut et de leurs carabistouilles.

MT 

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