Essais

Le Triomphe de la bêtise – Armand Farrachi

Dans ce court essai frondeur, Armand Farrachi s’intéresse à un sujet aussi redoutable qu’insondable : la bêtise, dont le déploiement dans nos “sociétés de l’opinion” atteint désormais des sommets : ceux des appareils d’État, des instances éducatives et culturelles, des médias, etc. Car l’économie a besoin de la bêtise, la technique l’aggrave, la “démocratie” la consacre.

La progression de la bêtise moderne, systémique, institutionnelle, transversale, électronique, structurelle, mondialisée, semble trop engagée pour une mode, trop grave pour une crise, trop répandue pour une simple parenthèse entre deux âges d’or. (…) Autant dire que tout concourt à son triomphe. Son avenir est assuré.  A. F

Extraits (de l’introduction)

Après un préambule prudent, et plein d’humour, diagnostic sans concession.

« Il faut certes se garder de juger stupide ce qu’on désapprouve. Mais aussi de prétendre que toutes les opinions se valent. Stigmatiser la bêtise, généralement celle des autres, revient à se décerner un brevet d’intelligence, de bel esprit, d’arbitre du bon sens, s’autoriser à l’arrogance ou au mépris, quoiqu’on soit toujours, chacun le sait, l’imbécile d’un autre. Mais les insuffisances de l’accusateur n’excusent pas celles de l’accusé ...

... L’avantage de la bêtise, c’est que plus on est bête moins on le sait. Chacun peut donc parler sans gêne, moi autant qu’un autre ...

... Le citoyen-électeur est d’abord consommateur, la pauvreté résiste à la “croissance économique” comme la cruauté à la morale ou les bactéries aux antibiotiques. La plupart de nos contemporains craignent désormais que leurs enfants vivent moins bien qu’ils ont vécu eux-mêmes, dans un monde plus difficile. 

Et puis, le confort rend-il moins bête ou plus bête ? Et Internet ? Et la télévision ? 

Quant aux peuples “toujours victorieux”, les Indiens d’Amérique, les Aborigènes d’Australie, les Tibétains, les Gaulois ou les Aïnous nous rappellent qu’il en existe de radicalement vaincus. 

Enfin, les humains ont pollué le monde, empoisonné l’eau, l’air et la terre, ignoré ce qui faisait sa vitalité : la diversité, le rapport des choses entre elles, le respect des rythmes et de ce qui nous dépasse ; ils ont détruit sa beauté : les forêts profondes, les rivières aux eaux vives, les animaux sauvages, et même les villes, car ce sont les vestiges de leur passé qui attirent aujourd’hui, et non (hormis quelques belles réalisations contemporaines) la production courante de laideur moderne, “barres”, “tours”, “buildings”, “infrastructures”, “zones d’activité”, “plateformes plurimodales” et “pôles interactifs” dont se flattent les “aménageurs du territoire”, et qui nous mettent sous les yeux la preuve matérielle du pouvoir des incompétents.

Ces lendemains qui déchantent sont-ils pour autant des accidents de parcours, des aléas, des erreurs, des soubresauts, comme tout parcours en comporte ? Est-ce plutôt le hasard qui guide le monde, ici ou là, un pas en avant, un ou deux en arrière ou de côté, et nos civilisations sont-elles soumises comme les nuages aux caprices des vents, à des humeurs changeantes, à des fortunes bonnes ou mauvaises ? Pour que toutes évoluent à peu près de la même façon et dans la même direction, il faut bien qu’une même force les pousse, qu’une même logique les conduise à répéter les mêmes gestes, à promouvoir les mêmes valeurs, à proférer les mêmes slogans, à adorer les mêmes idoles, à persister dans les mêmes erreurs. N’est-il pas de plus en plus vraisemblable que, loin d’avancer vers la perfection, vers l’épanouissement individuel et social, nos sociétés dites modernes se ruent tête baissée vers le pire, avec une sorte d’inconscience voire de frénésie suicidaire qui inquiète plus encore qu’elle n’intrigue ? »

MT