Philosophie

 

 

L’utilité du sacrifice – 16/05/2019

Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, nageurs de combat du commando Hubert, ont été tués lors d’une opération de libération d’otages au Burkina Faso. Dans les réactions publiques et politiques, le terme « sacrifice » est sur toutes les lèvres. Bien que le statut militaire énonce l’exigence pour le soldat d’envisager le « sacrifice suprême » au cours de ses missions, un tel acte ne cesse de susciter admiration autant que questionnement.

Comment comprendre et accepter l’idée même de sacrifice alors que l’on imagine chaque être humain tourné vers la recherche du bonheur ? Dans L’Utilitarisme, Stuart Millaffirme la « moralité du sacrifice de soi » et reconnaît aux hommes la « faculté de sacrifier leur plus grand bien pour le bien des autres ». Mais il se refuse à faire du sacrifice un « bien en lui-même » ; ce qui lui confère une valeur, c'est la conséquence recherchée, à savoir l’augmentation espérée du bonheur des autres : « le sacrifice serait-il choisi si le héros ou le martyr ne pensaient pas qu’à ce prix d’autres êtres humains seront à l’abri de tels sacrifices ? »
 
Si le sacrifice est ainsi « la plus haute vertu que l’on puisse trouver chez un homme », c’est parce que nous vivons dans « état très imparfait du monde », marqué par la violence et la guerre, où le meilleur moyen d’aider les autres est parfois de leur donner sa vie - « précieuse contribution à l’accroissement de la quantité de bonheur ». Pour Mill, une telle conduite de renonciation aux « satisfactions de l’existence », utile et même nécessaire, mérite bien les honneurs.
 
On ne peut que s’incliner devant l’individu renonçant à lui-même au bénéfice d’autrui, mais comment expliquer que l’on trouve toujours des hommes prêts à se sacrifier ? Dans La Filiation de l’homme, Darwin constatait que : « L'individu prêt à sacrifier sa vie plutôt que de trahir les siens (…) ne laisse souvent pas d'enfants pour hériter de sa noble nature », ce qui est le cas de nos deux héros. Quand bien même il en aurait, l’esprit sacrificiel est-il transmis par hérédité ?
 
Il semble impossible à Darwin que la sélection naturelle, mécanisme qui rend compte de l’évolution des espèces en permettant la survie de l’individu le plus apte, « puisse augmenter le nombre des hommes doués de ces vertus ». En réalité, si le sacrifice est défavorable à l’individu et à ses proches, il apporte un avantage décisif au groupe. Dans les temps primitifs de l’humanité, une tribu qui réunissait « beaucoup de membres qui possèdent à un haut degré l'esprit de patriotisme, de fidélité, d'obéissance, de courage » l’emportait « sur la plupart des autres tribus ».  
 
Voir un membre de sa communauté faire don de sa personne pour le groupe fait naître instinctivement respect et admiration, créant ainsi une volonté d’imitation. L’hommage national rendu aux soldats célèbre le sacrifice consenti jusqu’au bout, en même temps qu’il fait naître des vocations, utiles et nécessaires.
Jean-Baptiste Juillard

FEMINISME : L’inné et l’acquis – 22/11/2018

« Combien de philosophes ? » La question est posée dans une tribune récente suggérant que les femmes chercheuses ou universitaires sont non seulement minoritaires mais aussi minorées intellectuellement. La  philosophie, est-il écrit, pense majoritairement « en tant qu’homme », ce dont les archives de Time to Philo peuvent témoigner.

Le patriarcat aboli par le droit de la famille, l’égalité scolaire réalisée, comment expliquer la permanence de l’inégalité sociale entre hommes et femmes ? Les héritières de Simone de Beauvoir mettent en cause l’empreinte d’une domination culturelle multiséculaire. « Législateurs, prêtres, philosophes, écrivains, savants, peut-on lire dans Le deuxième sexe, se sont acharnés à démontrer que la condition de la femme était voulue dans le ciel et profitable à la terre. » Cela façonne les mœurs, qui résistent à l’égalité juridique et conditionnent les destins sociaux. Tandis que les garçons sont éduqués pour la liberté, pointait Beauvoir, « ce sont les délices de la passivité que parents et éducateurs, livres et mythes, femmes et hommes font miroiter aux yeux de la petite fille. »  Le sexe ne fait pas le genre : « on ne naît pas femme, on le devient ». ll n’y a pas d’infériorité naturelle de la femme ; son manque d’ambition ou son humilité sont des constructions historiques, des produits systémiques de la domination masculine. De ce diagnostic se déduit le programme du féminisme contemporain : après la révolution juridique, la révolution culturelle, seule à même d’éradiquer une inégalité persistante.

Mais l’explication par la « nature » ou la biologie est aujourd'hui de retour. On la retrouve notamment sous la plume d’une jeune philosophe iconoclaste férue d’études darwiniennes : « La littérature scientifique, écrit Peggy Sastre dans La domination masculine n’existe pas, regorge de travaux observant des différences psychologiques moyennes entre les sexes, des différences de tempérament et d’aptitudes cognitives qui se manifestent très tôt dans le développement et qui, de par cette apparition précoce, invalident l’hypothèse féministe classique selon laquelle ces différences seraient exclusivement dues à des pressions sociales, éducatives et susceptibles d’être ‘déconstruites’ par une intervention exclusivement socioculturelle. » Ainsi, par exemple, la disposition différenciée des garçons et des filles pour la compétition, décelable dès la crèche, serait le produit de dizaines ou de centaines de milliers d’année d’une pression sélective dont l’enjeu est la perpétuation des gènes. Voilà qui semble rendre vain le combat culturel visant à imposer l’écriture inclusive, la réforme des genres grammaticaux ou la démasculinisation de la philosophie…

Les stéréotypes « genrés » sont-ils acquis ou innés ? Faut-il choisir son camp entre théorie de l’évolution et Histoire humaine ? Au fond, peu importe : l’idée de liberté s’étaye sur la conviction que nous ne sommes pas prisonniers des déterminations qui pèsent sur nous et que dévoilent les sciences. Or cette conviction, Peggy Sastre et les disciples de Beauvoir l’ont en partage. C’est ce parti-pris philosophique en faveur de la liberté humaine qui fait le féminisme.

Eric Deschavanne

 

TRUMP vs LEVINAS – 20/11/2018

Depuis quelques jours, une étonnante « caravane » de 7000 migrants honduriens, guatémaltèques, mexicains, fait route vers la frontière américaine, devenant l’argument central de la campagne républicaine des « mid-terms » : « non à cette attaque contre notre pays ». La problématique migratoire est mondiale et la question qu’elle nous adresse est simple : pourquoi devrait-on ouvrir nos frontières ?

Les sociétés occidentales se sont construites sur le modèle de l’État-Nation, un projet dont les frontières culturelles se confondent avec les frontières politiques. Les nationalistes anti-immigration pensent que l’arrivée d’éléments exogènes (par exemple des Africains en Europe) menacerait l’homogénéité de la société.
 
Mais ceux qui risquent la mort en suivant des itinéraires incertains le font poussés par une urgence de survie (fuir une guerre ou une répression, établir un projet de vie décent...). C’est donc notre capacité morale d’assistance qui est interrogée par leur demande d’accueil. Ainsi, lorsque Lévinas élabore une éthique du prochain, il déplace la réflexion du particulier à l’universel, sans nier l’altérité. Dans Liberté et commandement, il évoque ces familles de migrants vulnérables arborant leur panneau « j’ai faim » sur le trottoir, et qu’il m’incombe d’aider, « non pas parce que les différences sont réduites, mais parce que le prochain a un visage ». Une éthique de l’accueil requiert de penser ce qui en l’autre fonde l’universel, en maintenant la différence. Aux discours assimilationnistes qui devaient rassurer les inquiets du multiculturalisme il y a 20 ans, et qui ont prouvé leur ineffectivité, il faut substituer celui de l’hospitalité qui assume l’altérité.
 
Quelle construction juridique peut réaliser ces nobles idéaux, que les discours anti-immigration qualifient d’utopistes ? Car l’hospitalité a ses limites, notamment celle de l’acceptation sociale par une opinion dont les inquiétudes ne sont pas toujours illégitimes. Dans son Projet de paix perpétuelle, Kant demande si la fraternité inconditionnelle ne serait-pas, finalement, « un rêve d’honnête homme », alors même qu’il cherche à penser une citoyenneté cosmopolitique. Mais alors comment accueillir mon prochain en maintenant notre différence sans menacer la cohérence d’un projet de société ?
 
Kant ne nie pas l’identité des peuples, sa définition du cosmopolitisme consiste dans la conscience d’appartenir à un monde traversé d’universalité, sans nier les particularités culturelles. Le citoyen du monde kantien n’est pas un individu hors sol, mais mobile, qui doit se voir garantir le droit de ne pas être traité en ennemi en terre étrangère. Ce qu’il désigne aussi comme un « droit de visite », lié au « droit d’hospitalité », défini en contrepoint des pratiques de spoliation et d’appropriation (l’état de guerre). Pour Kant, c’est d’ailleurs par la construction de cette citoyenneté cosmopolitique que les relations entre les États seront régulées, par un nouveau droit des gens, faisant émerger une société civile des nationsLaura-Maï Gaveriaux