Philosophie

Une bulle de fraîcheur dans le désert – 24/10/2019

Le Qatar a entrepris de refroidir l’espace public. Selon une enquête du Washington Post, des climatiseurs ont été installés dans les rues, dans le pays le plus chaud de la planète, où les températures ont augmenté de 2 degrés en 30 ans et montent régulièrement jusqu’à 45°C. Elles pourraient devenir littéralement insupportables pour l’homme. Cependant, le remède risque d’être pire que le mal, car le Qatar, qui consacre deux tiers de sa production d’électricité à la climatisation, est le plus grand émetteur de gaz à effet de serre par habitant, selon la Banque mondiale. Comment comprendre cette fuite en avant ? 

Le philosophe allemand Peter Sloterdijk y voit l’aboutissement de la logique capitaliste. Guidé par la recherche du « luxe sécuritaire », l’Occident aurait ainsi conçu des bulles, qui intègrent « toute la vie sociale dans un habitacle protecteur ». Comme symptôme, il évoque la construction du Palais de cristal lors de l’Exposition universelle de Londres, en 1851. Climatisée, cette gigantesque serre dotée d’un « climat artificiel »  serait la métaphore de la civilisation occidentale qui englobe le monde entre ses parois transparentes. Sous cette sphère, comme il l’écrit dans Le Palais de cristal (Hachette, 2011), « tout doit être orienté vers l’avenir parce que c’est en lui que réside l’unique promesse que l’on doive absolument faire à une association de consommateur : le confort n’arrêtera pas de couler et de croître »Une promesse qui vaut désormais au Qatar, transformé en bulle de fraîcheur dans le désert. 

Il faut remonter aux prémices de la mondialisation pour trouver les premières mises en garde contre la mise en péril de l’humanité, au profit du progrès, des richesses et du luxe. En plein siècle des Lumières, Jean-Jacques Rousseau fustige ainsi l’artificialité de notre mode de vie. Selon lui, le développement des sciences et des techniques nous a dénaturés. En nous éloignant des besoins nécessaires et de la vertu naturelle, la société aurait assis notre misère. « Tout est source de mal au-delà du nécessaire physique, écrit-il dans son Discours sur les sciences et les arts (1750). La nature ne nous donne que trop de besoins ; et c’est au moins une très haute imprudence de les multiplier sans nécessité ». Par son activité et sa quête de confort, repoussant les limites du « nécessaire physique », l’homme aurait rendu son environnement invivable et compliqué les conditions de sa survie. 

Le philosophe australien Clive Hamilton le regrette : « en laissant le climat se dérégler aux profits d’intérêts particuliers, d’un bien-être à court terme, nous avons fait la preuve de notre irrationalité en compromettant gravement notre avenir ». Pour ce professeur d’éthique publique, auteur d’un essai sur Les Apprentis Sorciers du climat (Seuil, 2013), le monde se diviserait maintenant en deux pôles : les « Prométhéens »d’un côté, croyant encore que la maîtrise technologique puisse sauver l’habitat terrestre ; les « Sotériens » (du grec soteria, « prudence »), de l’autre, mettant en garde contre notre hybris technologique et une forme de fuite en avant. Deux options éthiques que tout oppose : choisissez votre camp ! 

Cédric Enjalbert (Philosophie magazine)

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L’utilité du sacrifice – 16/05/2019

Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, nageurs de combat du commando Hubert, ont été tués lors d’une opération de libération d’otages au Burkina Faso. Dans les réactions publiques et politiques, le terme « sacrifice » est sur toutes les lèvres. Bien que le statut militaire énonce l’exigence pour le soldat d’envisager le « sacrifice suprême » au cours de ses missions, un tel acte ne cesse de susciter admiration autant que questionnement.

Comment comprendre et accepter l’idée même de sacrifice alors que l’on imagine chaque être humain tourné vers la recherche du bonheur ? Dans L’Utilitarisme, Stuart Millaffirme la « moralité du sacrifice de soi » et reconnaît aux hommes la « faculté de sacrifier leur plus grand bien pour le bien des autres ». Mais il se refuse à faire du sacrifice un « bien en lui-même » ; ce qui lui confère une valeur, c'est la conséquence recherchée, à savoir l’augmentation espérée du bonheur des autres : « le sacrifice serait-il choisi si le héros ou le martyr ne pensaient pas qu’à ce prix d’autres êtres humains seront à l’abri de tels sacrifices ? »
 
Si le sacrifice est ainsi « la plus haute vertu que l’on puisse trouver chez un homme », c’est parce que nous vivons dans « état très imparfait du monde », marqué par la violence et la guerre, où le meilleur moyen d’aider les autres est parfois de leur donner sa vie - « précieuse contribution à l’accroissement de la quantité de bonheur ». Pour Mill, une telle conduite de renonciation aux « satisfactions de l’existence », utile et même nécessaire, mérite bien les honneurs.
 
On ne peut que s’incliner devant l’individu renonçant à lui-même au bénéfice d’autrui, mais comment expliquer que l’on trouve toujours des hommes prêts à se sacrifier ? Dans La Filiation de l’homme, Darwin constatait que : « L'individu prêt à sacrifier sa vie plutôt que de trahir les siens (…) ne laisse souvent pas d'enfants pour hériter de sa noble nature », ce qui est le cas de nos deux héros. Quand bien même il en aurait, l’esprit sacrificiel est-il transmis par hérédité ?
 
Il semble impossible à Darwin que la sélection naturelle, mécanisme qui rend compte de l’évolution des espèces en permettant la survie de l’individu le plus apte, « puisse augmenter le nombre des hommes doués de ces vertus ». En réalité, si le sacrifice est défavorable à l’individu et à ses proches, il apporte un avantage décisif au groupe. Dans les temps primitifs de l’humanité, une tribu qui réunissait « beaucoup de membres qui possèdent à un haut degré l'esprit de patriotisme, de fidélité, d'obéissance, de courage » l’emportait « sur la plupart des autres tribus ».  
 
Voir un membre de sa communauté faire don de sa personne pour le groupe fait naître instinctivement respect et admiration, créant ainsi une volonté d’imitation. L’hommage national rendu aux soldats célèbre le sacrifice consenti jusqu’au bout, en même temps qu’il fait naître des vocations, utiles et nécessaires.
Jean-Baptiste Juillard

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Féminisme : L’inné et l’acquis – 22/11/2018

« Combien de philosophes ? » La question est posée dans une tribune récente suggérant que les femmes chercheuses ou universitaires sont non seulement minoritaires mais aussi minorées intellectuellement. La  philosophie, est-il écrit, pense majoritairement « en tant qu’homme », ce dont les archives de Time to Philo peuvent témoigner.

Le patriarcat aboli par le droit de la famille, l’égalité scolaire réalisée, comment expliquer la permanence de l’inégalité sociale entre hommes et femmes ? Les héritières de Simone de Beauvoir mettent en cause l’empreinte d’une domination culturelle multiséculaire. « Législateurs, prêtres, philosophes, écrivains, savants, peut-on lire dans Le deuxième sexe, se sont acharnés à démontrer que la condition de la femme était voulue dans le ciel et profitable à la terre. » Cela façonne les mœurs, qui résistent à l’égalité juridique et conditionnent les destins sociaux. Tandis que les garçons sont éduqués pour la liberté, pointait Beauvoir, « ce sont les délices de la passivité que parents et éducateurs, livres et mythes, femmes et hommes font miroiter aux yeux de la petite fille. »  Le sexe ne fait pas le genre : « on ne naît pas femme, on le devient ». ll n’y a pas d’infériorité naturelle de la femme ; son manque d’ambition ou son humilité sont des constructions historiques, des produits systémiques de la domination masculine. De ce diagnostic se déduit le programme du féminisme contemporain : après la révolution juridique, la révolution culturelle, seule à même d’éradiquer une inégalité persistante.

Mais l’explication par la « nature » ou la biologie est aujourd'hui de retour. On la retrouve notamment sous la plume d’une jeune philosophe iconoclaste férue d’études darwiniennes : « La littérature scientifique, écrit Peggy Sastre dans La domination masculine n’existe pas, regorge de travaux observant des différences psychologiques moyennes entre les sexes, des différences de tempérament et d’aptitudes cognitives qui se manifestent très tôt dans le développement et qui, de par cette apparition précoce, invalident l’hypothèse féministe classique selon laquelle ces différences seraient exclusivement dues à des pressions sociales, éducatives et susceptibles d’être ‘déconstruites’ par une intervention exclusivement socioculturelle. » Ainsi, par exemple, la disposition différenciée des garçons et des filles pour la compétition, décelable dès la crèche, serait le produit de dizaines ou de centaines de milliers d’année d’une pression sélective dont l’enjeu est la perpétuation des gènes. Voilà qui semble rendre vain le combat culturel visant à imposer l’écriture inclusive, la réforme des genres grammaticaux ou la démasculinisation de la philosophie…

Les stéréotypes « genrés » sont-ils acquis ou innés ? Faut-il choisir son camp entre théorie de l’évolution et Histoire humaine ? Au fond, peu importe : l’idée de liberté s’étaye sur la conviction que nous ne sommes pas prisonniers des déterminations qui pèsent sur nous et que dévoilent les sciences. Or cette conviction, Peggy Sastre et les disciples de Beauvoir l’ont en partage. C’est ce parti-pris philosophique en faveur de la liberté humaine qui fait le féminisme.

Eric Deschavanne

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TRUMP vs LEVINAS – 20/11/2018

Depuis quelques jours, une étonnante « caravane » de 7000 migrants honduriens, guatémaltèques, mexicains, fait route vers la frontière américaine, devenant l’argument central de la campagne républicaine des « mid-terms » : « non à cette attaque contre notre pays ». La problématique migratoire est mondiale et la question qu’elle nous adresse est simple : pourquoi devrait-on ouvrir nos frontières ?

Les sociétés occidentales se sont construites sur le modèle de l’État-Nation, un projet dont les frontières culturelles se confondent avec les frontières politiques. Les nationalistes anti-immigration pensent que l’arrivée d’éléments exogènes (par exemple des Africains en Europe) menacerait l’homogénéité de la société.
 
Mais ceux qui risquent la mort en suivant des itinéraires incertains le font poussés par une urgence de survie (fuir une guerre ou une répression, établir un projet de vie décent...). C’est donc notre capacité morale d’assistance qui est interrogée par leur demande d’accueil. Ainsi, lorsque Lévinas élabore une éthique du prochain, il déplace la réflexion du particulier à l’universel, sans nier l’altérité. Dans Liberté et commandement, il évoque ces familles de migrants vulnérables arborant leur panneau « j’ai faim » sur le trottoir, et qu’il m’incombe d’aider, « non pas parce que les différences sont réduites, mais parce que le prochain a un visage ». Une éthique de l’accueil requiert de penser ce qui en l’autre fonde l’universel, en maintenant la différence. Aux discours assimilationnistes qui devaient rassurer les inquiets du multiculturalisme il y a 20 ans, et qui ont prouvé leur ineffectivité, il faut substituer celui de l’hospitalité qui assume l’altérité.
 
Quelle construction juridique peut réaliser ces nobles idéaux, que les discours anti-immigration qualifient d’utopistes ? Car l’hospitalité a ses limites, notamment celle de l’acceptation sociale par une opinion dont les inquiétudes ne sont pas toujours illégitimes. Dans son Projet de paix perpétuelle, Kant demande si la fraternité inconditionnelle ne serait-pas, finalement, « un rêve d’honnête homme », alors même qu’il cherche à penser une citoyenneté cosmopolitique. Mais alors comment accueillir mon prochain en maintenant notre différence sans menacer la cohérence d’un projet de société ?
 
Kant ne nie pas l’identité des peuples, sa définition du cosmopolitisme consiste dans la conscience d’appartenir à un monde traversé d’universalité, sans nier les particularités culturelles. Le citoyen du monde kantien n’est pas un individu hors sol, mais mobile, qui doit se voir garantir le droit de ne pas être traité en ennemi en terre étrangère. Ce qu’il désigne aussi comme un « droit de visite », lié au « droit d’hospitalité », défini en contrepoint des pratiques de spoliation et d’appropriation (l’état de guerre). Pour Kant, c’est d’ailleurs par la construction de cette citoyenneté cosmopolitique que les relations entre les États seront régulées, par un nouveau droit des gens, faisant émerger une société civile des nationsLaura-Maï Gaveriaux