Poésies

CHARLES BAUDELAIRE

L'invitation au voyage
(Les fleurs du mal)

Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Enivrez-vous

Il faut être toujours ivre, 
tout est là, c’est l’unique question. 
Pour ne pas sentir 
l’horrible fardeau du temps 
qui brise vos épaules 
et vous penche vers la terre, 
il faut vous enivrer sans trêve. 
Mais de quoi ? 
De vin, de poésie, ou de vertu 
à votre guise, mais enivrez-vous ! 
Et si quelque fois, 
sur les marches d’un palais, 
sur l’herbe verte d’un fossé, 
vous vous réveillez, 
l’ivresse déjà diminuée ou disparue, 
demandez au vent, à la vague, 
à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, 
à tout ce qui fuit, 
à tout ce qui gémit, 
à tout ce qui roule, 
à tout ce qui chante, 
à tout ce qui parle, 
demandez quelle heure il est. 
Et le vent, la vague, l’étoile, 
l’oiseau, l’horloge vous répondront 
il est l’heure de s’enivrer. 
Pour ne pas être 
les esclaves martyrisés du temps, 
enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse 
de vin, de poésie, de vertu, 
à votre guise.

ARTHUR RIMBAUD

Aube

J’ai embrassé l’aube d’été.
Rien ne bougeait encore 
au front des palais. 
L’eau était morte. 
Les camps d’ombres 
ne quittaient pas la route du bois. 
J’ai marché, 
réveillant les haleines vives et tièdes, 
et les pierreries regardèrent, 
et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, 
dans le sentier déjà empli de frais 
et blêmes éclats, 
une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond 
qui s’échevela à travers les sapins : 
à la cime argentée 
je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. 
Dans l’allée, en agitant les bras. 
Par la plaine, 
où je l’ai dénoncée au coq.
A la grand’ville elle fuyait 
parmi les clochers et les dômes, 
et courant comme un mendiant 
sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, 
près d’un bois de lauriers, 
je l’ai entourée avec ses voiles amassés, 
et j’ai senti un peu son immense corps. 
L’aube et l’enfant tombèrent 
au bas du bois.
Au réveil il était midi.

PAUL VERLAINE

Il pleure dans mon coeur

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s’écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine !


Chanson d'automne 

Les sanglots longs des violons de l'automne
Blessent mon cœur d’une langueur monotone.

Tout suffocant et blême, quand sonne l'heure,
Je me souviens des jours anciens et je pleure

Et je m'en vais au vent mauvais qui m'emporte
Deçà, delà, pareil à la feuille morte.

VOLTAIRE

Polissonnerie

Je cherche un petit bois touffu,
Que vous portez, Aminthe,
Qui couvre, s’il n’est pas tondu
Un gentil labyrinthe.
Tous les mois, on voit quelques fleurs
Colorer le rivage ;
Laissez-moi verser quelques pleurs
Dans ce joli bocage.

– Allez, monsieur, porter vos pleurs
Sur un autre rivage ;
Vous pourriez bien gâter les fleurs
De mon joli bocage ;
Car, si vous pleuriez tout de bon,
Des pleurs comme les vôtres
Pourraient, dans une autre saison,
M’en faire verser d’autres.

– Quoi ! vous craignez l’évènement
De l’amoureux mystère ;
Vous ne savez donc pas comment
On agit à Cythère ;
L’amant, modérant sa raison,
Dans cette aimable guerre,
Sait bien arroser le gazon
Sans imbiber la terre.

– Je voudrais bien, mon cher amant,
Hasarder pour vous plaire ;
Mais dans ce fortuné moment
On ne se connait guère.
L’amour maîtrisant vos désirs,
Vous ne seriez plus maître
De retrancher de nos plaisirs
Ce qui vous donna l’être.