Romans

25 MAI 2018

PHILIP ROTH - EXTRAITS DE «LA TÂCHE » 

... « Il y a vérité et vérité. Le monde a beau être plein de gens qui se figurent vous avoir évalué au plus juste, vous ou votre voisin, ce qu'on ne sait pas est un puits sans fond. Et la vérité sur nous, une affaire sans fin. De même que les mensonges. Pris entre deux feux, me disais-je. Dénoncé par les esprits intègres, vilipendé par les vertueux, puis exterminé par un fou criminel. Excommunié par ceux qui ont la grâce, les élus, les évangélistes omniprésents des moeurs du moment, et puis expédié par un démon brutal. Deux appétits humains se sont rejoints en lui. Le pur et l'impur, dans toute leur véhémence, mouvants, semblables dans le besoin de se trouver un ennemi.

... Ce fut l’été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme comme menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute ; un président des États-Unis, quadragénaire plein de verdeur, et une de ses employées, une drôlesse de vingt-un ans folle de lui, batifolant dans le bureau ovale comme deux ados dans un parking, avaient rallumé la plus vieille passion fédératrice de l’Amérique, son plaisir le plus dangereux peut-être, le plus subversif historiquement : le vertige de l’indignation hypocrite.

... Voilà ce qui arrive quand on a été élevé par l'homme. Voilà ce qui arrive quand on a traîné toute sa vie avec des individus comme nous. C'est la souillure de l'homme." Elle le dit sans dégoût, ni mépris, ni condamnation. Pas même avec tristesse. C'est comme ça. Avec sa sécheresse coutumière, c'est tout ce que Faunia disait à la fille en train de donner à manger au serpent : nous laissons une souillure, nous laissons une trace, nous laissons notre empreinte. Impureté, cruauté, sévices, erreur, excrément, semence — on n'y échappe pas en venant au monde. Il ne s'agit pas d'une désobéissance originelle. Ça n'a rien à voir avec la grâce, le salut, ni la rédemption. La souillure est en chacun. A demeure, inhérente, constitutive.

... il s'en suivait qu'il n'y avait rien dans son corps à lui qu'elle n'ait absorbé de manière microscopique, rien sur toute cette surface, que l'évolution avait amoureusement rendue unique, rien dans sa configuration spécifique, sa peau, ses pores, les pattes en haut de ses joues, ses dents, ses mains, son nez, ses oreilles, ses lèvres, sa langue, ses pieds, ses couilles, ses veines, sa bite, ses aisselles, son cul, sa toison, ses cheveux, son système pileux, rien dans son rire, son sommeil, sa respiration,ses gestes, son odeur, rien dans les frissons convulsifs qui le saisissaient au moment de jouir, qu'elle n'ait enregistré; et mémorisé; et pesé. »

MT