Lucien Clergue

Fred, Arles (1977)
La nuit à New-York (1977)

Lucien Clergue, par Marion Cocquet

Rencontres d’Arles : Lucien Clergue, en clair et en obscur

Le festival de la photographie offre à son cofondateur une rétrospective admirable (et non exhaustive) de ses quelque 60 ans de carrière.

Il y a du monde chez Lucien Clergue. Des femmes sublimes (quoique sans tête), des gitans, des enfants, des flamants roses, des toreros et des taureaux, des maîtres de la peinture et des princes de la poésie – tout cela qui dans ses images danse, dort, triomphe, mord la poussière, fait dans le sable des dessins abstraits, joue ici et meurt plus loin. La « Parade » que François Hébel voulait pour ses dernières Rencontres d’Arles en qualité de directeur ne pouvait s’imaginer sans celle du camarade « Lucien », fondateur du festival de photographie : Clergue, 80 ans aujourd’hui et un appétit des gens et des choses semble-t-il non entamé, cabotin, curieux, sensible, angoissé, gourmand. « Pour cet anniversaire, explique François Hébel dans le texte qui accompagne l’exposition, nous avons voulu mettre un peu d’ordre, ramener la lecture de sa photographie à l’essentiel. » 

La tête et le poil 

Le voyage se fait avec la voix de Lucien Clergue, qui raconte ses images à mesure. Il commence dans l’Arles d’après la Libération, avec une mère qui dit à son garçon, mis à l’abri pendant les bombardements, qu’il n’a désormais plus de maison. Cette femme, raconte Lucien Clergue, avait eu un enfant contre l’avis des médecins, et voulu qu’il soit artiste. Violoniste, plus exactement. Petit, Lucien – car c’est de lui qu’il s’agit – massacre les sonates de Bach et rêve devant le décolleté de sa professeur de musique. Les années passent, sa mère est souffrante, il la panse, il la lave, il la soigne, elle meurt alors qu’il n’a que 18 ans. Déjà, il fait des photographies : les ruines de l’Arles de l’après-guerre. Puis il y fait poser un groupe d’enfants aux yeux profonds et tristes : l’Arlequin, le trapéziste, ou cette petite danseuse en tutu fané qui « se cassait toujours quelque chose, une jambe ou une cheville, quand elle se mettait à danser ». 

Le corps douloureux de sa mère, dit très simplement le photographe, est peut-être ce qui le pousse alors à photographier ceux, triomphants, superbes, de jeunes femmes sur le sable et dans l’eau. Lucien Clergue commence en 1956 à faire des nus ; il ne cessera pas, et se souvient aujourd’hui de chacun des modèles qui l’ont accompagné. Comme Denise, « la révélation absolue », qui pose pour ce qui sera son premier livre. « La censure était omniprésente. Mais il y a une jurisprudence du tribunal de Bordeaux qui dit que là où il y a la tête, il ne faut pas le poil, là où il y a le poil, il ne faut pas la tête. » Des femmes de Lucien Clergue ne figure que le corps : il est sauvé. Il y a encore Christine, chez qui il retrouve les parfaites proportions que, gamin, il mesurait avec son mouchoir sur les statues antiques de l’église Sainte-Anne d’Arles. Il y a aussi, aux États-Unis où il a travaillé, Wally, Vikki et Sarah, qui posait tous les dimanches matin pour l’inspecteur Colombo, photographe amateur en dehors des plateaux de tournage. Et encore Liz, qui rêvait d’apparaître dans Playboy.… 

Picasso applaudit 

Un jour de feria, sur la place du Forum, Clergue montre à Picasso ses images de Denise dans les vagues. Il a abordé pour la première fois le peintre trois ans plus tôt au sortir des arènes, lui a montré son travail. Le maître l’a encouragé. Ce jour-là, il va plus loin : il l’applaudit. « Il a fait venir tout le monde : Venez voir, venez voir ce qu’a fait Lucien. » Grâce à Picasso et à Jean Cocteau, que le peintre lui a permis de rencontrer, l’éditeur Seghers choisit les images de Clergue pour accompagner la réédition des Corps mémorables de Paul Éluard. Le photographe n’a que 23 ans. Il fera aussi le portrait de ces maîtres qui l’ont reconnu, aimé, aidé à vivre de son métier. Picasso au bain, Cocteau en maître des élégances, Saint-John Perse à contre-jour, dont il est tombé amoureux en lisant Amers

Dans la suite du voyage, il y a les gitans du quartier de la Roquette et des Saintes-Maries-de-la-Mer. Parmi eux, Manitas de Plata, guitariste de génie, que Clergue a découvert et dont il devient en quelque sorte le manager, après l’avoir photographié. Il y a des toreros et des taureaux à l’agonie sublime. L’abstrait « langage du sable », présenté pour sa thèse. La découverte du Polaroïd, l’usage tardif de la couleur. Et puis le festival, monté tant bien que mal. C’est par hasard, en se précipitant au Moma de New York pour voir Guernica et en découvrant alors que, pour accéder à la toile, il doit traverser les salles consacrées à la photographie, que Lucien Clergue prend conscience de l’importance que celle-ci peut avoir dans l’art. Avec Jean-Maurice Rouquette, conservateur du musée Réattu, il entreprend de lui en donner une à Arles. Ensemble, ils créent les Rencontres, en 1970. « Rencontres » : un joli nom de festival, et qui va bien à ce fondateur-là.